« Verset du Koran » de Victor Hugo et sa source islamique

Entre 1855 et 1877, alors qu’il est en exil à Guernesey, Victor Hugo écrit son œuvre « La légende des siècles ». Cette œuvre, publiée en trois séries, est un recueil réunissant plusieurs petits poèmes. Dans ces vers, l’auteur relate sa vision du mur des siècles dans le but de retracer l’histoire et l’évolution de l’Humanité, des origines jusqu’à la fin des temps.

Dans cette œuvre colossale, on y trouve des récits bibliques, mythologie grecque et romaine, métaphysique et mysticisme mais aussi l’intérêt de V. Hugo pour l’Islam qui s’est reflété dans 4 poèmes.

En effet, dans la première série nommée « Petites Épopées » et publiée en 1859, Victor Hugo a consacré tout un chapitre, composé de trois poèmes, à l’Islam. . « L’An neuf de l’Hégire», un poème funèbre où l’auteur décrit les derniers moments du Prophète Mohamed en chantant toutes ses qualités. « Mahomet » et « Le cèdre » un poème symboliste méconnu.

la légende des siècles

Dans la nouvelle série publiée en 1877, dans le chapitre 9 « Avertissements et châtiments », V. Hugo a rédigé un poème intitulé « Verset du Koran ».

Verset du Koran, dont Victor Hugo aurait dû écrire le titre au pluriel et non au singulier, a, exactement, comme source la sourate 99, dite du « Tremblement de Terre », qui porte, en sous-titre, « donnée à La Mecque, 8 versets », et est précédée, comme toutes les autres, à la seule exception de la sourate At-Tawba, de l’invocation : « Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux ».

Afin de faciliter l’analogie entre les deux textes, voici la poésie de Victor Hugo et la sourate du Coran, d’après l’analyse de Georges THOUVENIN dans la revue d’histoire littéraire de la France, avril-juin 1923, page 200 :

VERSET DU KORAN

La terre tremblera d’un profond tremblement,
Et les hommes diront : — Qu’a-t-elle ? En ce moment,
Sortant de l’ombre en foule ainsi que des couleuvres,
Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres.
Ceux qui firent le mal le poids d’une fourmi
Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami ;
Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche
Le verront, et Satan leur sera moins farouche.

SOURATE AZ-ZALZALAH[1]

1. Lorsque la terre tremblera d’un violent tremblement,
2.Qu’elle aura secoué ses fardeaux,
3.L’homme demandera : Qu’a-t-elle?
4.Alors elle racontera ce qu’elle sait,
5.Ce que ton Seigneur lui inspirera.
6.Dans ce jour, les hommes s’avanceront par troupes pour voir leurs œuvres.
7.Celui qui aura fait le bien du poids d’un atome le verra,
8.Et celui qui aura commis le mal du poids d’un atome le verra aussi.

Sourate Az-Zalzalah fait partie des sourates qui décrivent les scènes du Jour de la Résurrection. Elle encourage également à faire le bien et à multiplier les bonnes œuvres quelles que soient leurs valeurs car toute action, aussi minime qu’elle soit, aura son importance et son poids le jour du jugement dernier.

Dans sourate Az-Zalzalah, Allah (swt) décrit certains événements du Jour Dernier pour nous avertir de la fin prochaine du monde. Allah nous apprend que tous nos actes seront jugés et tous les secrets exposés. Il est donc conseillé de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour accomplir le plus d’actions vertueuses en vue du Jugement.

Le premier vers du poème :

La terre tremblera d’un profond tremblement,

Reproduit le premier verset de la sourate :

Lorsque la terre tremblera d’un violent tremblement,

Avec une modification insignifiante. Dans sourate Az-Zalzalah, Allah décrit la scène de la Dernière heure pour que les gens prennent conscience de la nature éphémère de ce bas monde et se concentrent sur ce qui compte vraiment. Allah dépeint le tableau, Il nous explique comment débutera le Jour Dernier.

Dans le premier verset, Allah nous apprend comment débutera le Jour Dernier. Il y aura un violent séisme qui fera trembler la terre entière. Puis un répit, puis un tremblement, puis un autre répit, jusqu’à ce que les montagnes en soient pulvérisées.

Outre le premier verset de la sourate 99, on trouve, en effet, la 22ème sourate (sourate Al-Hajj) :

Ô hommes! Craignez votre Seigneur. Le séisme [qui précédera] l’Heure est une chose terrible. (22:1)

Ainsi que la sourate Al-Waqi’a (L’événement) :

Quand la terre sera secouée violemment. (56:4)

Qui se rapproche très sensiblement de la sourate 99.

Il est très aisé, à l’aide des multiples passages consacrés à la matière, de se rendre compte de ce que Allah entendait par ce violent tremblement.

« Lorsque le grand bouleversement arrivera», « la terre et les montagnes seront ébranlées» et « emportées dans les airs»; les montagnes « que Dieu a amarrées ». « affermies», « entreront en mouvement» « et marcheront comme les nuages» ; « elles voleront en éclats», « seront comme des flocons de laine» « et deviendront comme de la poussière» ou « des amas de sable dispersés».

La terre, « réduite en menues parcelles», « ne sera qu’une poignée de poussière dans la main de Dieu » et « quand elle aura secoué tout-ce qu’elle portait», c’est-à-dire les «morts dans les tombeaux», « nivelée», « aplanie», elle demeurera déserte». Telle est selon l’esprit de l’Islam, la grande commotion universelle évoquée dans le premier verset de la sourate 99, et, d’après lui, par le premier vers de la poésie de Victor Hugo.

La première partie du deuxième vers tire, très naturellement, son origine du troisième verset. La sourate 99 donnait, en effet :

L’homme demandera : Qu’a-t-elle?

et Victor Hugo crut devoir transposer au pluriel :

Et les hommes diront : — Qu’a-t-elle ?

Le sens n’en est nullement modifié et, comme, au sixième verset, la sourate portait « les hommes », V. Hugo, en employant le pluriel, dès le début, a assuré, à sa poésie, l’unité que réclamait impérieusement le génie de la langue dans laquelle il écrivait.

Ce même verset avait été traduit par Savary :

L’homme dira : Quel spectacle !

Il est certain que la prosodie a ses exigences et il est très possible que le vers se soit présenté à l’esprit du poète avec le verbe « dire », et non pas avec le verbe « demander »; mais, comme Hugo paraît avoir connu la traduction Savary, à l’époque où il composait les Orientales, il est permis de supposer que le souvenir de la formule : « L’homme dira… »  n’a pas été sans influer sur l’éclosion de l’hémistiche :

Et les hommes diront…

On peut, semble-t-il, croire à une synthèse plus ou moins volontaire des deux traductions, de sorte que Hugo ne s’éloignait de Kasimirski que pour se rapprocher de Savary.

Si l’on réunit la fin du deuxième vers avec le quatrième ;

…En ce moment, Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres,

On voit que la poésie se rapproche du sens du sixième verset :

Dans ce jour, les hommes s’avanceront par troupes pour voir leurs œuvres.

Le Coran, comme on sait, est plein de répétitions et de redites. Hugo ne s’est pourtant pas cru obligé à ne pas varier ses expressions. Aussi, au lieu de mettre « les hommes», il a remplacé ce terme vague par un autre, très en situation, et qui, renforcé par un adjectif qualificatif, complète le tableau sinistre en évoquant la lividité spectrale des ressuscités.

Les deux mots « par troupes », détachés du verset, ont reçu un développement spécial dans le troisième vers :

Sortant de l’ombre en foule ainsi que des couleuvres.

Mais celui-ci renferme une métaphore qui n’a pas son équivalente dans la sourate. Quelle en peut être l’origine?

Faut-il dire, avec M. Berret, qu’elle provient d’un passage des «Observations historiques et critiques sur le Mahométisme», traduites de l’Anglais G. Sale par G. Pauthier, d’après lequel « la troisième classe des humains viendra au rassemblement du dernier jour, rampant, le visage contre terre »?

L’idée peut se soutenir. Le texte même du Coran fournissait quelque chose de semblable :

Sourate Al-Isra 17:97 :

… au Jour de la Résurrection, Nous les rassemblerons (les infidèles) traînés sur leurs visages, aveugles, muets et sourds…

Sourate Al-Mulk  67:22 :

 Qui est donc mieux guidé? Celui qui marche face contre terre ou celui qui marche redressé sur un chemin droit.

Évidemment, ces hommes, représentés couchés sur la face et rampants, peuvent facilement faire penser aux reptiles, puisqu’ils auraient eu la même façon de se mouvoir. Mais on ne saurait oublier qu’il ne s’agit jamais, dans ce cas, que d’une partie des ressuscités, les infidèles, alors que la sourate a un sens très général que Victor Hugo ne semble point avoir méconnu.

Le verset 6 explique que, ce jour-ci de résurrection, les gens se rendront chacun en un lieu pour rendre des comptes et ce pour qu’Allah leur expose ce qu’ils ont accompli comme bien, commis comme mal et suite à cela Allah les rétribuera en fonction de leurs œuvres.

Lors de ces événements, toute l’humanité sera ressuscitée et personne ne reconnaîtra ceux qu’il connaissait avant. Chacun personne ne s’inquiètera que pour elle-même. Allah décrit cela en disant dans sourate Abasa :

Le jour où l’homme s’enfuira de son frère, de sa mère, de son père, de sa compagne et de ses enfants, car chacun d’eux, ce jour-là, aura son propre cas pour l’occuper. (80:34-37)

Si l’on admet une approximation chez le poète, il serait tout aussi juste de dire que le quatrième vers, qui reproduit le sixième verset, se terminant par le mot « œuvres », conformément au texte, il a été obligé de composer un vers de remplissage et que « les couleuvres » sont intervenues uniquement pour la rime.

Tout cela est peu satisfaisant, car on ne tient pas compte, dans ces différentes hypothèses, de ce que Victor Hugo n’a rien écrit qu’à bon escient, et, toutes les fois que ses sources ont été approfondies, on a pu s’apercevoir que tous les mots portaient.

On pourrait aussi supposer, quoique cela eût été plus net s’il y avait eu « ainsi que les couleuvres », que c’est une allusion au dogme de la religion musulmane, d’après lequel la résurrection sera à ce point générale, qu’elle embrassera toutes les créatures et même les animaux. Un verset du Coran démontre ce point :

Sourate Al-An’am (les bestiaux) :

 Il n’y a point de bêtes sur la terre, ni d’oiseaux volant de ses ailes, qui ne forme une troupe comme vous. Nous n’avons rien négligé dans le Livre. Toutes les créatures seront rassemblées un jour. (6:38)

  1. Kasimirski, dans son livre Koran, avait fait suivre ce texte, déjà si précis, d’une annotation ainsi conçue :

Non seulement les hommes, mais les animaux et tous les êtres créés, comparaîtront, au jour du jugement dernier, pour rendre compte de leurs actions. Le livre dont il est parlé ici est le livre des arrêts éternels.

L’assimilation avec l’un quelconque des animaux eût été d’autant plus facile que, pour le Coran, les animaux forment des troupes comme les hommes, et que, dans la sourate 99, on lit que « les hommes s’avanceront par troupes ».

Une certaine association d’idées pourrait fort bien s’être produite dans l’esprit du poète et avoir amené ce rappel de l’eschatologie islamique, indépendamment de toute pensée se rapportant à la marche rampante des ressuscités.

Mais pourquoi ne pas voir, et nous pencherions assez pour cette opinion, dans cet énigmatique vers 3, une imitation voulue de l’inspiration et du style du Coran ?

Les comparaisons avec des animaux abondent dans le Livre sacré de l’islam. Par exemple dans la sourate Al-Qamar (La lune), Allah (swt) dit :

 les regards baissés, ils sortiront des tombes comme des sauterelles éparpillées. (54:7)

Et dans sourate Al-Qariah (Le fracas) :

C’est le jour où les gens seront comme des papillons éparpillés. (101:4)

Ce que Victor Hugo avait pu retirer de la lecture de ces textes, c’était la façon imagée employée constamment dans le Coran ; on est fondé à croire que c’est elle qu’il a voulu reproduire ici. Il aurait donc uniquement recherché, à la manière du Coran, une comparaison avec des êtres quelconques du règne animal, et choisi celle qui s’accordait le mieux avec les nécessités de la prosodie et de la rime.

En comparant les quatre derniers vers aux deux versets qui terminent la sourate 99, on voit que Hugo n’a point eu à imaginer cette opposition entre les pesées faisant ressortir le bien ou le mal, pas plus qu’il n’a inventé spontanément la répétition des termes « le verront », à la fin de chacune des périodes des vers 5 et 7, par enjambement sur les deux vers suivants ; tout cela se rencontre intégralement dans le chapitre même du Coran.

Il y a, toutefois, deux différences, bien minimes d’ailleurs : la première tient à l’emploi du pluriel au lieu du singulier, et la seconde consiste dans l’interversion que le poète a pratiquée entre les versets de la sourate.

Dans le septième et huitième verset, Allah nous dit que, ce jour-là, nous verrons toute mauvaise et toute bonne action que nous aurons commise. Peu importe qu’un acte de bien ou de mal soit insignifiant et petit, il a été consigné par les anges de droite et de gauche. Des registres complets seront présentés devant nous. Rien ne sera oublié, même les choses qui sont en apparence les plus insignifiantes, celles qui ne sont perçues que comme des grains de poussière dans la vie d’une personne. Car une bonne ou une mauvaise action, fût-elle du poids d’un atome, peut faire toute la différence sur le résultat final.

Si l’on examine les deux versets, on s’aperçoit qu’ils ne peuvent s’entendre qu’en admettant comme démontrée la pesée, dans une balance, des actions humaines lors du jugement dernier, ainsi que leur juste rétribution.

Le Coran évoque ce point dans plusieurs sourates :

« Au Jour de la Résurrection, Nous placerons les balances exactes » (21 :47) ; « Le jour où chaque âme se trouvera confrontée avec ce qu’elle aura fait de bien et ce qu’elle aura fait de mal » (3:30) ; « Et craignez le jour où vous serez ramenés vers Allah. Alors chaque âme sera pleinement rétribuée de ce qu’elle aura acquis. Et ils ne seront point lésés. » (2:281) ; « Quiconque viendra avec le bien, aura meilleur que cela encore; et quiconque viendra avec le mal, (qu’il sache que) ceux qui commettront des méfaits ne seront rétribués que selon ce qu’ils ont commis. » (28:84) ;  « Ceux qui commettent des mauvaises actions comptent-ils que Nous allons les traiter comme ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, dans leur vie et dans leur mort? Comme ils jugent mal! » (45:21) ; « Le jour où les cœurs dévoileront leurs secrets » (86:9) ; « Nous les rétribuerons exactement selon leurs actions sur terre» (11 :15), « et ils ne seront point lésés » (10:54)

Pour montrer jusqu’où peut aller la science infinie de Dieu Qui sait tout et entend tout, Allah dit :

Dans sourate Al-Anam (Les bestiaux) :

C’est Lui qui détient les clefs de l’Inconnaissable. Nul autre que Lui ne les connaît. Et Il connaît ce qui est dans la terre ferme, comme dans la mer. Et pas une feuille ne tombe qu’Il ne le sache. Et pas une graine dans les ténèbres de la terre, rien de frais ou de sec, qui ne soit consigné dans un livre explicite.  (6:59)

ou encore dans la sourate 21 :

Au Jour de la Résurrection, Nous placerons les balances exactes. Nulle âme ne sera lésée en rien, fût-ce du poids d’un grain de moutarde que Nous ferons venir. Nous suffisons largement pour dresser les comptes. (21:47)

Et ailleurs, dans sourate Luqman :

Ô mon enfant, fût-ce le poids d’un grain de moutarde, au fond d’un rocher, ou dans les cieux ou dans la terre, Allah le fera venir. Allah est infiniment Doux et Parfaitement Connaisseur. (31:16)

Dans sourate Younous, Allah (swt) dit :

Tu ne te trouveras dans aucune situation, tu ne réciteras aucun passage du Coran, vous n’accomplirez aucun acte sans que Nous soyons témoin au moment où vous l’entreprendrez. Il n’échappe à ton Seigneur ni le poids d’un atome sur terre ou dans le ciel, ni un poids plus petit ou plus grand qui ne soit déjà inscrit dans un livre évident. (10:61)

On peut considérer que les versets précédents, qui correspondent aux versets 7 et 8 de la sourate 99, tendent tous à donner l’impression matérielle d’une pure abstraction.

Quand donc l’on voit Allah (swt) prendre dans le Coran, comme mesure d’évaluation, soit un brin vert et desséché, soit un grain, soit un grain de moutarde, on ne peut qu’être surpris qu’ailleurs, lors d’autres exemples se rapportant au même sujet, Il emploie le terme d’atome. Mais est-ce bien d’atome qu’il s’agit ici?

Pour s’en rendre compte, il faut jeter un coup d’œil sur diverses traductions du Coran : les deux traductions françaises de Savary et de Kasimirski et la traduction latine de Marracci. Outre sourate Az-Zalzalah, on relève quatre fois le terme d’atome dans le Coran :

Sourate 4:40 ; dans la sourate 10:61 ; dans la sourate 34:3 et 22 et dans la sourate 99, 7 et 8.

Dans sourate An-Nisa’ (Les femmes) :

Certes, Allah ne lèse (personne), fût-ce du poids d’un atome. S’il est une bonne action, Il la double, et accorde une grosse récompense de Sa part. (4:40)

Sourate Younous :

Il n’échappe à ton Seigneur ni le poids d’un atome sur terre ou dans le ciel, ni un poids plus petit ou plus grand qui ne soit déjà inscrit dans un livre évident. (10:61)

Dans deux versets de sourate Saba :

Rien ne Lui échappe fût-il du poids d’un atome dans les cieux, comme sur la terre. (34:3)

Ils ne possèdent même pas le poids d’un atome, ni dans les cieux ni sur la terre. (34:22)

Trois fois les deux traducteurs français se sont rencontrés pour rendre le mot arabe par atome : 1° Sourate. 4, 44; — 2° Sourate. 34, 3 et 22 ; — 3° Sourate. 99, 7 et 8.

Seule la traduction du verset 61 de la sourate 10 diffère chez Savary et Kasimirski.

Le fragment suivant, dans la traduction Kasimirski :

… Le poids d’un atome sur la terre ou dans les cieux ne saurait échapper à ton Seigneur. Il n’y a pas de poids plus petit ou plus grand qui ne soit inscrit dans le Livre évident…

avait été ainsi traduit par Savary :

Le poids d’une fourmi sur la terre ou dans les cieux, le poids le plus petit comme le plus grand, n’échappe point à la connaissance du Très Haut. Tout est écrit dans le Livre évident.

La superposition des textes permet de voir que le mot atome, chez Kasimirski, correspond à celui de fourmi chez Savary. Dès lors, deux questions se posent : lequel des deux, de Savary ou de Kasimirski, a raison en l’occurrence ; et si c’est Savary, est-ce que, les autres fois, il n’eût pas fallu, également, traduire l’arabe par fourmi plutôt que par atome ?

Le savant arabisant Marracci, qui, au XVIIe siècle, donna, en latin, la première traduction fidèle du Coran, va nous fournir la clef de cette énigme. Toutes les fois que le cas s’est présenté, Marracci a rendu l’arabe par « formicula» qui signifie en latin « fourmi ».

On comprend mieux ces divergences d’interprétation, quand on sait que le Coran portait « Dsarr », qui est ainsi expliqué par les Orientalistes.

G.-W. Freytag, dans son grand dictionnaire arabe-latin, écrit, s. v. Dsarr :

[Formicula perquam exigua; inde res atomi instar in aëre volitans.] Les fourmis sont très petites; par conséquent, la substance de l’atome est comme flotter dans l’air.
  1. A. de Biberstein-Kasimirski dit également : « 1. Atome, petite parcelle qui voltige dans l’air. — 2. Très petite fourmi.». Quant à Ellious Bochtor, dans son dictionnaire français-arabe, il traduit le mot « atome » par son équivalent arabe « Dsarr ».

Il résulte donc de là que les mots « formicula » et « atomus » peuvent être employés d’une manière égale pour traduire Dsarr.

Le savant Samuel Bochart en fournit une preuve décisive, dans son Hierozoïcon, au passage suivant :

En effet, si l’on en croit les Arabes, le dsarr est une sorte de fourmi si petite qu’une centaine d’entre elles ne pendent pas au-dessus d’un grain d’orge. Ainsi rapporte Alcamus. Et en effet ce nom même dsarr est utilisé pour un atome.

Les arabisants français qui ont, dans ces dernières années, donné la traduction, des Traditions islamiques d’El Boukhari ne font que confirmer ces explications.

Suivant les lexicographes « dsarr » signifie exactement une petite fourmi dont le poids est si faible qu’il en faut cent pour faire contrepoids à un grain d’orge. Ce mot est aussi employé pour dire un de ces grains de poussière qui flottent dans l’air et que la lumière du soleil rend visibles quand elle les éclaire fortement.

Étant donné le style général du Coran, on peut être certain que l’emploi du  mot « Dsarr », l’avait pris, et tous ses auditeurs avec lui, non dans le sens abstrait d’atome, mais dans le sens concret de fourmi. Voulant donner une preuve de  la sensibilité extrême de la balance divine, il avait insisté sur ce que le fléau oscillerait, dans un sens ou dans un autre, même si l’on ajoutait, dans l’un ou l’autre plateau, le poids même représenté par une de ces petites fourmis « dont il faudrait cent pour équivaloir à un grain d’orge ».

Les termes de ces comparaisons du Coran étaient empruntés à la vie courante, car les Arabes comptaient par grain, grain de riz, d’orge, de caroube, de moutarde.

La véritable traduction des versets 7 et 8 de la sourate 99 étant ainsi complètement, fixée, le passage de la poésie de Victor Hugo qui en provient va devenir beaucoup plus clair.

II est inutile de supposer désormais que l’auteur de Verset du Koran ait utilisé un passage de la Sunna cité dans les « Observations historiques et critiques sur le Mahométisme » de G. Sale, tandis qu’il devient très vraisemblable que Victor Hugo écrivit :

Ceux qui firent le mal le poids d’une fourmi
Le verront,…

pour se conformer au texte même de la sourate 99. Après les lectures de Savary et de Kasimirski, Hugo ne pouvait plus ignorer que, pour le Coran, les mots d’atome et de fourmi sont interchangeables. En tout cas, puisque chez Victor Hugo et dans le Coran le terme de comparaison est la fourmi, il est permis de penser que cette coïncidence n’est pas un pur effet du hasard. Enfin la sourate 27 portant comme titre : La «Fourmi », les raisons ne manquaient pas au poète pour choisir cet insecte dans le bestiaire du Coran.

Une fois admis que le huitième verset de la sourate eût dû être rédigé ainsi :

Et celui qui aura commis le mal du poids d’un atome le verra aussi.

il s’ensuit que le verset précédent renfermait la même mesure d’évaluation :

Celui qui aura fait le bien du poids d’un atome le verra,

Or, Victor Hugo a écrit dans le vers correspondant :

Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche
Le verront….

Si un insecte a été substitué à un autre, pour faire pendant, comme on l’a déjà dit, le fait que la fourmi était très logiquement à sa place dans la sourate 99 peut donner à penser que Hugo ne s’est écarté des termes du Coran à cet endroit que pour retomber dans cette sorte de pastiche du style coranique, dont nous avons déjà rencontré des exemples.

Victor Hugo, qui possédait une connaissance parfaite du Coran, n’avait point été sans lire à la sourate Al-Baqara (selon la traduction de Kasimirski) :

24.Dieu ne rougit pas d’offrir en parabole un moucheron ou quelque autre objet plus relevé.

Tel est certainement le motif qui fit introduire la mouche dans Verset du Koran. Ne voulant pas prendre deux fois la fourmi en exemple, Hugo n’a eu qu’à puiser dans la zoologie coranique un autre terme de comparaison.

Encore une fois, voilà pleinement justifié l’emploi d’un mot, qui a bien souvent passé pour dû à la fantaisie de l’auteur, alors qu’il révèle de sa part un très consciencieux souci de précision, par un emprunt textuel au vocabulaire du Coran.

La versification quasi littérale des versets 7 et 8 laissait dans la poésie, à la fin des vers 6 et 8, deux blancs. Ceux-ci furent comblés par des éléments étrangers à la sourate 99 ; il reste à voir comment il convient de les envisager.

La sourate du Tremblement de Terre ne contient rien qui puisse être assimilé à :

6… et pour eux Dieu sera moins ami;
8… et Satan leur sera moins farouche.

Si, à l’occasion de la teneur du troisième vers et de la mouche nous avons abouti à la conclusion qu’il y avait eu une intention très nette, chez Victor Hugo, d’imiter le style coranique, le passage qui nous occupe ici ne fait que corroborer cette manière de voir. Victor Hugo s’y est inspiré une fois de plus de l’âme même du Coran, tant il était parvenu à s’assimiler l’esprit et le langage du Coran. Il nous a donc donné, dans les deux vers précités, l’idée qu’il avait, dégagée, après une lecture approfondie du Coran, sur les rapports entre les hommes et Allah, d’une part, et, d’autre part, entre les hommes et le maudit, le démon ou Satan, qui est le même pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans.

La sourate 99, d’une signification très générale, tenait uniquement à démontrer la précision de la balance divine au jour du jugement et l’équité de Dieu qui donnerait à chacun ce qui lui appartient, jusqu’aux plus petites choses. Victor Hugo, détournant un peu, à cet endroit, la sourate de son sens primitif, a profité de cette très légère modification, presque imperceptible, pour nous faire savoir, en même temps, comment Dieu et Satan se comporteraient envers les hommes, selon que ceux-ci se seraient conformés ou non à l’Islam.

Le Coran contient une définition très complète du Moumin ou Croyant, expliquée en un seul verset :

Les Musulmans et Musulmanes, croyants et croyantes, obéissants et obéissantes, loyaux et loyales, endurants et endurantes, craignants et craignantes, donneurs et donneuses d’aumône, jeûnants et jeûnantes, gardiens de leur chasteté et gardiennes, invocateurs souvent d’Allah et invocatrices: Allah a préparé pour eux un pardon et une énorme récompense. (33:35)

Le Juste, le Fidèle, le Croyant est celui qui s’acquitte avec foi de tous les devoirs qui lui sont imposés. La lecture du Coran montre, par de multiples petites formules, combien les Croyants sont chers à Allah.

Allah aime les gens bienfaisants (3:148). Car Allah aime les équitables (60:8). Dieu aime ceux qui combattent en ordre dans son sentier. (61:4)

Tout ce qui précède permet de déterminer quelle avait été la pensée de Victor Hugo en écrivant les deux vers :

Ceux qui firent le mal le poids d’une fourmi,
Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami.

Quoique, à vrai dire, la formule même du poète « moins ami » ne figure pas en propres termes dans le Coran, on ne saurait méconnaître que les éléments qui lui ont servi à l’établir sont de source très purement coranique.

On a déjà vu qu’il est dit expressément que Dieu aime les Croyants. Il est donc très naturel de lire dans un autre verset :

Et quiconque prend pour alliés Allah, Son messager et les croyants, [réussira] car c’est le parti d’Allah qui sera victorieux. (5:56)

Dans d’autres versets, Allah (swt) dit :

«En vérité, les bien-aimés d’Allah seront à l’abri de toute crainte, et ils ne seront point affligés» (10:62), «Dis : Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi, Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés.» (3:31), et: «Allah est doux envers Ses serviteurs…» (42:19)

De tous ces passages résulte bien qu’Allah qui est « l’ami» des Croyants, n’est aussi l’ami que des seuls Croyants, et, d’après les termes de Victor Hugo, on peut inférer que c’est là l’idée qu’il a voulu exprimer.

Mais, s’il a mis « moins ami », c’est pour répondre plus rigoureusement encore à une nuance du Livre Saint. «Et il y a des rangs [de mérite] pour chacun, selon ce qu’ils ont fait afin qu’Allah leur attribue la pleine récompense de leurs œuvres; et ils ne seront point lésés.» (46:19). C’est cela même qui a été rendu ici avec tant de bonheur. Les deux mots « moins ami » correspondent au texte précité « afin qu’Allah leur attribue la pleine récompense de leurs œuvres ».

En présence de la faute d’un Croyant, d’un de ceux qui sont « du parti de Dieu » et « les alliés de Dieu », « Car Allah est Plein de bonté et de miséricorde envers les hommes.» (22:65), ne saurait modifier son attitude bienveillante et amicale que corrélativement à l’importance de cette faute.

Le mal évalué le poids d’un atome ou de la plus petite fourmi ne peut donc entraîner pour les Croyants qu’une diminution, elle aussi à peine sensible, de l’amitié de Dieu.

Mais il semble qu’il faille même donner à cette courte formule un sens plus général, si l’on veut la pénétrer complètement. D’après la théodicée musulmane, dont c’est un des principes essentiels, l’amitié de Dieu une fois acquise ne saurait jamais se perdre. Dieu ne pourra donc jamais être que moins ami vis-à-vis des Croyants tombés dans le péché, quelle que soit leur faute, car son amitié est éternelle.

On voit combien le sixième vers de Verset du Coran, si insignifiant en apparence, reposait, au contraire, sur les fondements mêmes de la religion musulmane.

Satan est, dans l’Islam, l’ange déchu, frappé par ordre divin; toutefois, on peut relever, chez le Maudit, les traces d’un ancien pouvoir personnel qui lui permettait de discuter face à face avec Dieu. De là, le dialogue d’Iblis dans le Coran.

Dieu ayant ordonné aux anges et à toutes les créatures de se prosterner devant Adam, Iblis ou Satan refusa, par orgueil, d’obéir, en alléguant que l’homme avait été créé de limon, tandis que lui avait été créé de lumière.

Sourate Al’Hijr, Allah (swt) dit :

— 34. Dieu lui dit : « Alors, sors d’ici, tu es lapidé ;
— 35. Et malédiction sur toi, jusqu’au Jour de la rétribution !
— 36. Il dit : «Ô mon Seigneur, donne-moi donc un délai jusqu’au jour où ils (les gens) seront ressuscités ».
— 37. [Allah] dit : « tu es de ceux à qui le délai est accordé,
— 38. jusqu’au jour de l’instant connu ».
— 39. Il dit : «Ô mon Seigneur, par ce que Tu m’as induit en erreur, eh bien je leur enjoliverai la vie sur terre et les égarerai tous,
— 40. à l’exception, parmi eux, de Tes serviteurs élus. »
— 41. « [Allah] dit : « voici une voie droite [qui mène] vers Moi.
— 42. Sur Mes serviteurs tu n’auras aucune autorité, excepté sur celui qui te suivra parmi les dévoyés.

Quoiqu’on comprenne mal l’acquiescement ainsi donné par Dieu aux entreprises du démon, celui-ci usa aussitôt de l’autorisation et entraîna, par ses conseils perfides, la chute d’Adam et d’Ève. Ceux-ci implorèrent la pitié de Dieu et le pardon de leurs fautes. Alors, en les exilant sur la terre, Dieu édicta qu’entre les hommes et Satan existerait une inimitié éternelle. « Descendez, dit [Allah], vous serez ennemis les uns des autres » (7:24).

Dieu a cependant pris soin de prévenir les hommes, afin de les mettre en garde contre les embûches du démon, acharné à leur perte. C’est pour cela qu’à diverses reprises le Coran contient cet avertissement significatif : « …ne suivez point les pas du Diable car il est vraiment pour vous un ennemi déclaré » (2: 168), «  …Et ne vous avais-Je pas dit que le Diable était pour vous un ennemi déclaré ? » (7:22), « …le Diable est certainement pour l’homme un ennemi déclaré. » (12:5), « …Le Diable est certes, pour l’homme, un ennemi déclaré. » (17:53)…

Si l’on rapproche de ces versets ceux dans lesquels, confirmant l’engagement qu’il avait pris aux premiers âges du monde, Dieu disait à nouveau :

Il (Satan) n’a aucun pouvoir sur ceux qui croient et qui placent leur confiance en leur Seigneur. (16:99)

Il n’a de pouvoir que sur ceux qui le prennent pour allié et qui deviennent associateurs à cause de lui. (16:100)

Les deux vers de Victor Hugo prennent alors toute leur signification :

7.Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche
8.Le verront, et Satan leur sera moins farouche.

Par là, le poète a voulu exprimer l’idée qu’on rencontre si souvent dans le Coran, d’après laquelle les hommes n’ont pas d’ennemi plus violent, plus féroce que Satan, qui cherche à les circonvenir, et à causer leur damnation éternelle. Seules les bonnes œuvres, accomplies selon la pensée de l’Islam, sont capables de diminuer la haine farouche de Satan à leur égard, au fur et à mesure qu’ils se rapprochent ainsi d’Allah et de la vraie religion.

La conclusion qui semble s’imposer, c’est que l’analyse du poème, poussée aussi loin que possible, révèle, chez Victor Hugo, une préoccupation dont on a tenu peu de compte jusqu’ici : la recherche du style, ainsi que le choix d’un vocabulaire approprié pour donner, vraiment, au lecteur, l’impression de lire un extrait du monument littéraire auquel la pièce se rattachait. Verset du Koran, en l’espèce, a été écrit, par Victor Hugo, dans l’intention de constituer une sourate détachée du Livre saint de l’Islam. Ce que la rédaction nous laisse deviner des projets de l’auteur prouve que ceux-ci ont bien été réalisés.

Il convient d’observer que, quoique n’ayant suivi, sinon même reproduit à la lettre, que les cinq versets 1, 3, 6, 7 et 8, Victor Hugo n’en a pas moins rendu complètement le sens général, le mouvement et le rythme de la sourate 99.

La poésie a huit vers parce que la sourate avait huit versets, et le sujet traité, d’un bout à l’autre, est rigoureusement le même.

Les versets que l’auteur a utilisés sont parmi les plus caractéristiques, tandis que ceux qu’il a volontairement éliminés étaient peut être pour lui obscurs comme le quatrième et le cinquième.

La détermination de ce texte exclut toute la fantaisie et l’invention prêtées à Victor Hugo.

Le Coran étant visiblement sa source unique; nous n’avons pas voulu chercher ailleurs l’explication des passages qui semblaient, de prime abord, s’écarter du sujet.

Si l’on se demande, ensuite, pourquoi, au milieu des cent quatorze sourates du coran, Victor Hugo a choisi la sourate 99, la première réponse qui se présente est qu’il a été séduit par sa brièveté. Mais ce n’est pas la seule.

Avec un discernement parfait, V. Hugo a compris, comme nous nous sommes efforcés de le démontrer, que la sourate 99 offre, dans un raccourci saisissant, le résumé des révélations, éparses dans tout le Livre saint, sur les événements qui se produiront à la fin des temps, révélations si nombreuses que le Coran est tout imprégné des idées eschatologiques.

Source : d’après l’analyse de Georges THOUVENIN

[1] G. PAUTHIER. Les livres sacrés de l’Orient

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